Nelly Bassily | janvier 12, 2009
David Gutnick est un journaliste avec la Société Radio-Canada (SRC). L’année dernière, il s’est rendu au Mali en tant que formateur invité pour donner des sessions lors d’une formation de l’Initiative de recherche sur les radios rurales en Afrique. Dans un article publié sur le site Web de la SRC, M. Gutnick raconte l’histoire d’un journaliste malien, motivé à aider les autres par le biais de programmes radiophoniques et une émission sur le compostage qui a captivé l’attention des villageois.
Voici l’article:
De meilleurs journalistes pour former de meilleurs agriculteurs
par David Gutnick
Le 11 décembre 2008
« Mes mains sont tachées de sang, m’annonce Daouda Diarra, et cette semaine, je vais faire le montage de mes entrevues radio sur ton portatif. »
Daouda est assis en face de moi dans une salle de conférence suffocante du Motel des Moulins à Fana, au Mali. La sueur perle sur nos fronts. Le climatiseur fabriqué par les Soviétiques est hors d’usage; l’entrée d’air toute rouillée sert désormais de nid à une famille de lézards.
Daouda dirige la station de radio Banjo à Kayes, une ville située à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest.
En compagnie d’une dizaine de reporters radio, de deux agronomes et d’un chef de village, il passera une semaine à Fana pour suivre un atelier radio organisé par Radios Rurales Internationales, une ONG canadienne.
Je suis l’un des invités de l’atelier.
C’est la première journée; on passe les dix premières minutes à tenter d’en savoir le plus possible sur l’une des personnes qui se trouvent dans la salle. Puis, on se lève et on raconte une histoire à propos de la personne qu’on vient de rencontrer. Je me concentre sur chacun des mots que prononce Daouda.
« En décembre 1985, j’étais un gendarme enrôlé dans l’armée lorsque nous sommes entrés en guerre avec le Burkina Faso, me raconte Daouda. J’ai dû défendre le Mali des envahisseurs. J’ai tué un des leurs. Je n’oublierai jamais cette sensation horrible. Je suis un musulman dévoué; ce matin, je faisais la prière avant le lever du soleil, avant le chant du coq. Ma maison est remplie d’enfants et j’ai deux femmes. Je n’ai rien contre les pays voisins, mais j’ai été formé pour suivre les ordres et c’est ce que j’ai fait. Mais enlever la vie à quelqu’un m’a terrifié. Maintenant, je veux faire le bien autour de moi. »
« Pourquoi es-tu devenu un reporter radio alors? », lui demandé-je.
« Parce que c’est une façon de faire le bien, de me répondre Daouda. Lorsque je prends le micro, je fais tout ce que je peux pour dire la vérité sur le sujet que je traite. J’essaie de choisir des sujets importants pour les gens. Je pense que je peux aider les auditeurs à améliorer leur sort. »
Voilà pourquoi l’organisme Radios Rurales Internationales a décidé de réunir, à la fin novembre, des radiodiffuseurs de cinq stations rurales établies aux quatre coins du Mali.
C’est une occasion en or pour eux de perfectionner leur métier, une chance inestimable d’améliorer leurs techniques de recherche et de narration de manière à pouvoir mieux servir les agriculteurs qui font des pieds et des mains pour survivre dans l’un des pays les plus pauvres du monde. Ces agriculteurs cherchent continuellement à améliorer leur production de millet, d’arachides et de maïs, à augmenter la production d’œufs de leurs poules ainsi qu’à améliorer la santé de leurs vaches et de leurs chèvres. Mais les engrais chimiques et les vaccins sont très chers, voire inabordables, pour la plupart d’entre eux. Les radiodiffuseurs doivent donc veiller à ce que leurs émissions soient utiles, pertinentes et intéressantes.
Parce qu’au Mali, tout le monde écoute la radio.
À Fana, le premier son à percer le silence du matin est l’appel à la prière islamique.
Le second est le vivifiant chant du coq.
Le troisième est la rumeur qui émane des radios à piles que tout le monde écoute en allumant le feu pour le déjeuner et en faisant sa toilette avant de commencer la journée. Les agriculteurs se promènent la radio au cou lorsqu’ils sarclent les mauvaises herbes et guident leurs troupeaux.
« Merci », affirme Lamine Coulibaly des points d’interrogation dans les yeux en examinant l’enregistreur MP3 gros comme une boîte d’allumettes dans le creux de ses mains calleuses. La mention « Enregistrer voix » clignote sur le petit écran. Cet homme de 70 ans, droit comme un piquet, a fière allure dans son boubou bleu qui lui tombe aux chevilles. Il est le chef du village de Banankabougou, l’un des aînés les plus respectés du district, l’agriculteur que tous les autres agriculteurs consultent.
Cette semaine, la culture de millet du chef Coulibaly est prête à être récoltée, mais elle devra attendre qu’il revienne de l’atelier. Il passera cinq jours en compagnie de radiodiffuseurs pour comprendre comment on fait de la radio. Il veut expliquer aux résidents de Banankabougou comment de meilleures émissions sur l’agriculture peuvent les aider à mettre du beurre dans leurs épinards.
Je montre au chef comment on peut enregistrer des voix et des sons en appuyant sur un bouton de l’enregistreur. Il met les écouteurs. Je lui explique qu’on peut enregistrer n’importe où. Ensuite, il suffit de brancher l’appareil à un ordinateur et de choisir les extraits les plus pertinents qu’on veut diffuser.
Il opine de la tête et rit. Il me dit ne jamais être allé à l’école, mais que ça semble plausible.
Nous branchons son enregistreur à mon portatif. La voix du chef retentit, prête à être intégrée à un montage.
Le chef Coulibaly reconnaît que l’utilisation de l’ordinateur semble être une bonne chose pour les stations de radio, mais que les jeunes sont mieux placés pour apprendre à s’en servir.
Il s’assoit; c’est la première fois qu’il touche à un clavier d’ordinateur. Les ondes sonores qui dansent à l’écran sont de la même couleur que le ciel.
Le chef veut faire bien comprendre aux radiodiffuseurs qu’il est leur public cible : il veut que ceux-ci fassent encore plus d’efforts pour lui fournir les renseignements dont il a besoin pour mieux nourrir sa famille et faire un peu d’argent en vendant ses récoltes supplémentaires de façon à pouvoir payer les études de ses petits-enfants.
« J’aime la musique, dit-il. J’aime aussi qu’on me raconte des histoires du passé. » Mais il veut également entendre d’autres agriculteurs et des experts parler des bonnes pratiques et des nouvelles méthodes agricoles qu’il peut utiliser.
« Assurez-vous de diffuser l’information à l’heure du souper, pour que je puisse l’écouter et m’en rappeler. »
Tout le monde prend bonne note du conseil du chef. C’est si calme qu’on peut entendre un lézard courir dans le climatiseur.
Au Mali, les agriculteurs ont l’habitude d’empiler les tiges de millet et de maïs pour les brûler. L’air de novembre s’emplit alors d’une épaisse fumée. C’est une tradition… et du gaspillage.
On se penche sur les émissions de radio qui traitent du compostage. Quelle information doit-on diffuser pour convaincre les agriculteurs de faire leur propre compostage? On discute de la recherche et de la façon de trouver les meilleurs invités pour une émission; on s’exerce à faire des entrevues; un débat passionné s’engage sur l’importance de la musique et des effets sonores.
Dans les champs au bout de la rue, des femmes lancent du millet dans les airs pour séparer les grains de la balle de céréale.
L’exercice s’apparente à ce qu’on doit faire pour préparer une émission de radio : les bons radiodiffuseurs conservent l’information essentielle et écartent tout ce qui n’est pas utile pour les auditeurs.
Miser sur l’essentiel devient notre mantra; réaliser des émissions qui restent gravées dans l’esprit des gens devient notre objectif.
Lorsque vient le temps de s’exercer à utiliser nos enregistreurs MP3, le chef Coulibaly me tend ses écouteurs. Sa voix mélodieuse inonde mes oreilles. Il s’est enregistré pendant le déjeuner. On entend une chèvre en bruit de fond et une femme qui rit alors qu’elle écrase des ignames. On rigole et le désigne notre « correspondant en chef ».
Nous montons ensuite à bord de deux fourgons et nous dirigeons vers deux villages où nous allons mettre nos théories à l’épreuve. L’après-midi file à toute vitesse : on interviewe des agriculteurs maniant une binette, on enregistre des chèvres qui bêlent et on se fait offrir des infusions de thé sucré. Partout autour de nous des enfants rigolent.
Nous retournons ensuite au Motel des Moulins pour faire le montage. Daouda avait vu juste en disant qu’il travaillerait sur mon portatif. Ce soldat à la volonté de fer tremble de nervosité en cliquant sur la souris; ce perfectionniste tentera de maîtriser un outil qu’il n’a jamais utilisé de sa vie. Il continue de travailler même lorsque tout le monde est parti souper.
En l’espace d’une journée, il a compris comment faire un montage sonore de base.
Chaque équipe prépare une émission de 15 minutes, qu’on écoute, critique et applaudit. Nous retournons ensuite aux villages avec les émissions finales précieusement sauvegardées sur les enregistreurs MP3.
Les étoiles brillent dans le ciel à l’heure où l’on arrive à Bonagobugu. Le chef nous accueille et nous guide dans la noirceur vers la place du village. Une vingtaine de personnes nous attendent assises en cercle. Une bougie est allumée.
C’est ainsi depuis toujours.
Puis, à travers des haut-parleurs à piles, on diffuse une émission de radio sur le compostage.
On entend de la musique, puis une entrevue avec un agriculteur qui dit n’avoir jamais entendu parler de compostage, suivie d’une entrevue avec un agronome qui explique pourquoi le compostage fonctionne bien. S’ensuivent d’autres entrevues avec des agriculteurs, puis encore de la musique. Ensuite, il y a un segment pratique au cours duquel quelqu’un explique comment faire du compost à partir de zéro. Pour finir, des bruits de coupe se fondent dans une musique.
« C’était bien, affirme le chef. Je ne savais pas qu’il fallait creuser un trou. De quelle grosseur déjà? Et combien d’eau faut-il? Pouvez-vous rediffuser l’émission? »
Mission accomplie.
Biographie :
David Gutnick est réalisateur de documentaires radio à l’émission The Sunday Edition. Il habite à Montréal. Au cours des 20 dernières années, il a collaboré à une foule d’émissions de CBC/Radio-Canada. L’été dernier, il a couvert les Jeux olympiques de Beijing et rédigé un blogue sur CBC.CA. En participant à l’atelier de Radios Rurales Internationales, David Gutnick se rendait en Afrique pour une deuxième fois. En 2007, il était allé en Mauritanie, au Togo et au Ghana pour réaliser un reportage sur l’esclavage.
-Vous pouvez aussi lire le rapport de M. Gutnick en anglais sur le site Web suivant: http://www.cbc.ca/world/story/2008/12/18/f-farm-radio.html (veuillez noter que l’article en français sera affiché sur le site de la Société Radio-Canada (www.radio-canada.ca ) dans les prochains jours.)
-Pour en savoir plus sur les sessions de formation de l’IRRRA, visitez le site: http://hebdo.farmradio.org/2008/12/22/mise-a-jour-irrra-%e2%80%93-des-radiodiffuseurs-participent-a-une-formation/