Anne Mireille Nzouankeu | avril 11, 2016
Tenant un contenant avec substance poudreuse dans une main et un bâton dans l’autre, Lasso Soar verse progressivement la poudre dans une jarre pleine d’eau et se sert de son bâton pour tourner le mélange. Il explique : « C’est de la poudre de neem. Je suis en train de fabriquer un insecticide biologique à base de neem ».
L’agriculteur de 34 ans vit à Kaélé, un village situé dans l’Extrême Nord du Cameroun. Sur une parcelle de deux hectares environ, il cultive la tomate, le gombo, le chou, le haricot vert, ainsi que du persil et du céleri. Depuis trois ans, il utilise un insecticide biologique qu’il fabrique lui-même.
Les cultures de Lasso Soar, comme celles des autres agriculteurs de Kaélé sont attaquées par divers nuisibles. Il dit : « Il y a par exemple des mouches qui se posent sur les fruits et les abiment, il y a aussi des chenilles qui rongent les tiges et les feuilles ».
M. Soar avait l’habitude d’utiliser un insecticide chimique, une poudre qu’il diluait dans l’eau et aspergeait ensuite sur ses plantes. L’insecticide chimique lui donnait satisfaction mais présentait en même temps plusieurs inconvénients. Il explique : « Cet insecticide chimique n’est pas disponible au village. Il faut tout le temps aller en ville pour l’acheter. En plus, la boîte coute 8000 Fcfa (16$ US) et le contenu ne suffit que pour deux utilisations. Ca fait trop de dépenses ».
M. Soar a appris à fabriquer son propre insecticide biologique lors d’un atelier de formation organisé par la coopérative agricole à laquelle il est affilié. Après un premier essai de l’insecticide à base de neem, il a été convaincu. Avec un large sourire, il déclare : «Pour les deux dernières récoltes, je n’ai eu aucune perte due aux nuisibles. C’est vraiment formidable. L’insecticide de neem est efficace, c’est pratique et ça ne me coute rien puisque j’ai les graines de neem en abondance».
Il explique comment il fabrique la poudre de neem utilisé dans l’insecticide: « Le processus est assez simple. Il faut décortiquer les graines sèches de neem. Ici nous le faisons en les pilant dans un mortier. Ensuite on sépare manuellement les graines des coques. On trie en enlevant toutes les graines qui présentent des signes de moisissure. On broie ces graines à l’aide d’un moulin manuel ou à maïs. Et on obtient la poudre de neem ».
Ensuite, il prépare l’insecticide. Il verse 10 litres d’eau dans un récipient et y rajoute une poignée de savon de ménage râpé, et ajouter 500 grammes de poudre de neem. Il mélange les ingrédients et laisse le mélange reposer pendant une journée. En fin d’après-midi ou en début de soirée, il tamise le mélange et transverse le liquide obtenu dans un pulvérisateur, le rendant prêt pour l’utilisation.
M. Soar tient à préciser que les agriculteurs ne peuvent pas utiliser l’insecticide n’importe comment. Il explique : « Il faut appliquer l’insecticide en fin d’après-midi ou en début de soirée car le soleil diminue l’efficacité de l’insecticide. Si les plantes sont déjà infectées, on utilise l’insecticide deux fois par semaine ».
Yaouba est un autre agriculteur qui utilise aussi depuis peu l’insecticide à base de neem. Il pulvérise l’insecticide pour prévenir que les chenilles s’attaquent à son mil. Il explique : « J’utilise cet insecticide à titre préventif, une fois tous les 10 jours. J’ai commencé le lendemain des semailles et je le ferais jusqu’à une semaine avant la récolte ». J’ai fait ce choix pour des raisons économiques. J’économise de l’argent en utilisant l’insecticide biologique. De plus, utiliser cet insecticide en abondance n’a pas d’effets négatifs sur ma santé ».
Michel Nkeng est chercheur à l’Institut de recherches agronomiques pour le développement, un institut rattaché au ministère camerounais de la recherche. Il dit que les insecticides biologiques fait à base de neem sont efficaces pour la lutte contre une large gamme de nuisibles. Il explique : « le neem contient plusieurs produits actifs parmi lesquels l’azadirachtine qui ne tue pas les insectes mais agit sur leur développement ».
Le chercheur explique que l’azadirachtine – prononcer a-za-de-rak-tin – freine la croissance des larves de chenilles et empêche leur reproduction. L’insecticide biologique bloque aussi la respiration des insectes, les rendant donc incapables de ronger la plante. Éventuellement, ils meurent.
Pour M. Soar, savoir comment fabriquer son propre insecticide est libérateur. Il n’a plus à se soucier de la disponibilité d’insecticide puisqu’il a une quantité abondante de neem à sa disposition. Et cela lui donne la tranquillité d’esprit.
