Nelly Bassily | juillet 18, 2011
Les collines théicoles burundaises ont perdu leur calme depuis quelques mois. La raison: le refus des producteurs de thé de vendre leurs productions à l’Office du Thé du Burundi (OTB), entreprise para-étatique et acheteur historique. Ils préfèrent commercer avec un projet théicole, en province Mwaro. Il s’agit de Prothem, une entreprise privée locale qui achète à un meilleur prix.
Au Burundi, 78% des plantations de thé appartiennent aux paysans. Elles ont traditionnellement été encadrées par l’OTB, puis par Prothem, en partie, depuis 2005. Le thé est la seconde culture industrielle du pays après le café. Cela rapporte entre 10 et 15% au budget national. Cette filière constitue aussi une importante source de revenus pour plus de 60 000 ménages dans les régions situées en altitude.
Générose Sindakira, un producteur de la colline Kibimba, dans la province Mwaro, explique: « Je vendrai mon thé à celui qui m’offre le plus. Entre les 200 FBU (0,16 dollar américain ) que nous offre Prothem et les 140 FBU (0,12 dollar américain ) de l’OTB, le choix est clair. Qu’on nous laisse vendre notre thé à qui nous voulons. Qu’ils cessent de nous envoyer des policiers ».
Dans cette région théicole, au centre-ouest du Burundi, la police avait dû tirer en l’air, en avril dernier, pour disperser les vendeurs de thé qui faisaient affaire avec Prothem. La discorde est née suite à l’ouverture de l’usine de Prothem, le 1er avril de cette année.
Faire des affaires avec Prothem apporte plusieurs avantages aux producteurs: une rapidité de réception des feuilles, un meilleur prix d’achat, pas de rétention d’argent pour le remboursement de crédits, une pesée et un calcul plus justes, un paiement plus rapide, des services durant les week-ends, etc.
Juvénal Nsavyimana, un producteur de thé, se souvient avec amertume de l’ère OTB: « Ils retenaient chaque fois 30 FBU/kg pour le remboursement des prêts pour l’engrais. Nous ne savions jamais quand on avait fini de payer. Ils nous donnaient d’autres crédits avant même que nous ayons fini de payer le premier. Plus révoltant enfin, sur la fiche du vendeur, si la balance affichait 10,5 kg par exemple, il ne notait que 10 kg ».
À Gatare, à quelque dizaines de kilomètres de l’usine où se cotoient deux points d’achats, l’un tenu par Prothem et l’autre tenu par l’OTB, la concurrence fait rage. En deux heures, les acheteurs de l’OTB n’ont acheté que 2 kg, alors que Prothem en a acheté 50. « Depuis que nos concurrents nous ont pris le thé, nous nous ennuyons beaucoup à attendre des clients qui ne viennent plus chez nous », avoue une acheteuse qui a demandé à garder l’anonymat. Pourtant, des clients apportent toujours du thé à l’OTB; mais la plupart n’attendent que de liquider la dette d’engrais qu’ils avaient déjà contractée avant de faire affaire avec Prothem.
Un pareil revirement des producteurs de thé ne laisse pas le gouvernement indifférent. Ce dernier craint pour ses usines, qui sont gérées par l’OTB. En mai dernier, Odette Kayitesi, Ministre de l’agriculture et de l’élevage, avait confié aux médias: « C’est inacceptable et nous demandons au Ministre de l’Intérieur de sévir en suspendant les activités de cette usine qui menace le fonctionnement de nos usines à nous ».
Mais aucune mesure officielle n’a été prise jusqu’à présent. Cependant, la police locale traque les camions de Prothem qui tentent de collecter les feuilles achetées le long des routes, dans les villages. Pour la contourner, les paysans approvisionnent discrètement l’usine Prothem, en apportant le thé dans des paniers, sur leur tête ou à vélo.