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Entretien avec Stephen Muchiri, directeur général de la Fédération des agriculteurs d’Afrique de l’Est

Barza infos s’est récemment entretenu avec Stephen Muchiri, le directeur national de la Fédération des agriculteurs d’Afrique de l’Est (EAFF). L’EAFF représente 20 millions d’agriculteurs et d’agricultrices d’Afrique orientale et centrale, originaires du Burundi, du Djibouti, de la RDC, de l’Érythrée, d’Éthiopie, du Kenya, du Rwanda, du Soudan du Sud, de la Tanzanie et d’Ouganda. La majorité des membres de l’EAFF sont des agriculteurs et des agricultrices d’exploitations familiales. Nous avons demandé à M. Muchiri de nous expliquer comment l’EAFF aide ses membres à surmonter le changement climatique. (La présente interview a été révisée dans un souci de longueur et de clarté.)

Barza infos : Plusieurs agriculteurs et agricultrices d’Afrique de l’Est doivent affronter les effets du changement climatique qui ont revêtu la forme de sécheresses sévères l’an dernier, et d’épisodes pluvieux plus courts que prévus durant les dernières saisons pluvieuses. Quel soutien l’EAFF a-t-elle pu apporter aux agriculteurs et aux agricultrices d’Afrique orientale touchés par ces sécheresses?

Stephen Muchiri : Nous avons abordé le problème de diverses manières.

Nous avons établi un certain nombre de techniques intelligentes face au climat. Nous avons formé un groupe restreint de 120 personnes environ, qui ont [à leur tour] formé jusqu’à 12 000 agriculteurs et agricultrices à travers ce que nous appelons « formations en cascade », et il y a près de 7 000 d’entre eux qui ont adopté au moins une ou deux nouvelles techniques ou approches. En fait, l’idée c’est que les agricultrices et les agriculteurs soient capables d’apprendre le maximum de techniques possible.

En raison de la multiplication des sécheresses, par exemple : dans la Corne de l’Afrique, nous préconisons l’agropastoralisme dans certaines de nos régions d’intervention. Un des cas particuliers concerne Djibouti, où, en début d’année, nous avons exporté 40 chèvres laitières à des fins de reproduction. Notre objectif est d’améliorer les races de chèvres à Djibouti [pour] accroître la production de lait et améliorer l’alimentation des femmes et des enfants.

Nous nous impliquons également dans des voyages d’échange et d’études. Vous savez, les agriculteurs et les agricultrices apprennent mieux de leurs collègues. Durant ces voyages, certains agriculteurs ont réalisé qu’un agriculteur ou une agricultrice pouvait mener différentes activités. Ils ne sont pas tenus nécessairement de pratiquer uniquement l’agriculture. Ils peuvent même élever un grand nombre d’animaux. [Par exemple] : il y a un agriculteur en particulier qui fait de la pisciculture, élève des chèvres et des vaches laitières et [cultive] de la banane. L’idée ici c’est de diversifier l’exploitation agricole pour créer une résilience.

Nous intervenons également dans le domaine politique. Nous participons aux rencontres du COP sur le changement climatique en compagnie de notre organisation sœur qui est basée en Afrique australe.

Barza infos : Parlant des négociations sur le climat entrant dans le cadre de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique, et d’acheminer les voix des agriculteurs et des agricultrices sur ces espaces, qu’elles ont les problèmes qui se posent?

SM : Les problèmes se situent au niveau de la propriété des terres et des titres fonciers. De ce fait, dans quelles mesures les agriculteurs et les agricultrices peuvent-ils vraiment investir dans leurs terres. [Cela est étroitement lié] aux accaparements massifs de terres et aux investissements en terrains survenus au fil des ans. Nous sommes préoccupés par la dégradation de l’environnement, et surtout par le fait que beaucoup de gouvernements soient conscients de la situation, sans pour autant avoir les moyens d’appliquer les mesures de lutte contre cette dégradation et d’[en] faire le suivi.

[L’autre problème] se pose au niveau des données. De nombreux pays d’Afrique ont peu de capacités techniques et technologiques. D’où la difficulté d’avoir à temps des données et des renseignements précis qui sont réellement générés sur le climat. Il y a deux ans, un de nos membres était décidé à intenter une poursuite contre leur service d’informations météorologique, car les prévisions météorologiques fournies par ce dernier étaient inexactes.

Barza Wire : On entend souvent dire que les agriculteurs et les agricultrices doivent développer leur résilience quant à leurs différentes façons d’affronter les phénomènes météorologiques exceptionnels liés au changement climatique. Cependant, quels sont, selon vous, quelques-uns des changements que les agriculteurs et les agricultrices devront apporter à long terme afin de développer cette résilience?

SM : Le plus gros problème que nous avons en ce moment c’est le manque d’informations fiables. Vous voyez, les agriculteurs et les agricultrices sont des gens très rationnels. Ils prennent en fait leurs décisions sur la base des renseignements dont ils disposent. Mais leur problème en ce moment s’est [qu’ils] manquent de sources d’information fiables qui leur permettraient de prendre des décisions inédites.

Bien évidemment, les agriculteurs et les agricultrices commencent à voir des indices sur ce qu’ils pourraient encourir par rapport à la multiplication des sécheresses et des inondations. Mais certaines actions à mener se traduiront par des investissements plus importants pour la conservation et la récupération des eaux, car cette ressource se raréfiera dans l’avenir. Il importe [également] que les agriculteurs et les agricultrices commencent à acheter des variétés de semences plus résistantes, surtout au regard des niveaux de sécheresse enregistrés ou [pouvant] supporter les inondations. Il faudra commencer à accroître le couvert forestier. En Afrique de l’Est, les forêts couvrent moins de dix pour cent du territoire, et dans certains pays, seuls deux ou trois pour cent sont constitués de forêts. Les forêts jouent un rôle important dans la régulation de l’environnement. Nous devons poursuivre notre lutte contre la dégradation de l’environnement. Que faire pour avoir les moyens de conserver les sols, planter plus de couverts végétaux, réduire la monoculture [et] étendre l’agriculture de conservation pour éviter le plus possible de labourer la terre, et encourager les agriculteurs et les agricultrices à utiliser le paillis en vue d’augmenter la teneur de matière organique dans le sol?

Barza infos : Durant ces derniers mois, il a été très souvent cas du phénomène météorologique El Niño dans l’actualité, et maintenant il est question de La Niña, un phénomène météorologique dont pourraient pâtir plusieurs agriculteurs et agricultrices au cours des prochains mois. Alors, que conseillez-vous aux agriculteurs et agricultrices d’Afrique de l’Est pour les préparer à ces changements?

SM : En ce qui concerne le phénomène El Niño, les localités du centre et du nord de l’Éthiopie étaient arides. On évaluait à deux millions environ le nombre de personnes confrontées à la sécheresse.

La plupart des pays d’Afrique australe, de la Zambie, du Malawi, en descendant vers l’Afrique du Sud ont subi des sécheresses sévères. Pour la première fois, j’ai vu des éleveurs perdre leurs animaux en Afrique du Sud. La situation que nous avons observée là-bas était très similaire à celle de la Corne de l’Afrique en termes de morts d’animaux.

Maintenant, nous sommes confrontés à La Niña. Je n’ai pas vu les rapports détaillés sur la météo et je ne sais pas quelle sera la répartition de la pluie. Mais, face au manque de renseignements fiables et aux périodes sèches causées par El Niño, les gouvernements ou certains organismes internationaux auraient dû sonner l’alarme et fournir des renseignements [aux agriculteurs et aux agricultrices] en fonction de leurs localités pour que les agriculteurs et d’autres parties concernées [puissent] commencer à chercher les moyens de conserver l’eau afin atténuer sérieusement les effets qu’ils ressentiront [au] passage de La Niña. Au moment où nous parlons, cela n’a pas encore été fait.

Donc, en ce qui me concerne, lorsqu’il est question des problèmes liés à La Niña et des agricultrices et agriculteurs, il aurait fallu que ces derniers soient déjà en train d’investir dans les réserves d’eau en ce moment, et vraiment de gros investissements, pour conserver le plus d’eau possible, pour leurs cultures, eux-mêmes et leurs animaux.

Ils doivent également prendre en considération les variétés de cultures adaptées à la sécheresse. Ils doivent se renseigner à propos des variétés adaptées à la sécheresse et disponibles sur le marché, s’assurer que les producteurs et les productrices de semences produisent suffisamment de semences, et que celles-ci sont adaptées pour les différentes régions, car il se peut qu’elles ne soient pas adaptées à toutes les régions.

S’ils possèdent du bétail, les agriculteurs et les agricultrices doivent songer à réduire leurs troupeaux, car il y aura un gros problème de pâturage et d’eau. En ce qui concerne la protection phytosanitaire, disposent-ils d’une quantité suffisante de vaccins pour les animaux, ainsi que de fongicides et de pesticides pour les cultures pendant cette période? Étant donné qu’il y’aura des éclosions de ravageurs et de maladies, et s’il s’agit d’une éclosion majeure, l’état doit intervenir et lutter contre l’éclosion plutôt que de suivre un processus réactif. Mais, même au niveau des agriculteurs et des agricultrices qui n’ont que quelques bovins, poules, et chèvres, ils doivent avoir assez de vaccins et de médicaments pour pouvoir soigner [leurs animaux].

Ce sont nos recommandations sur la façon dont les agriculteurs et les agricultrices doivent aborder la période de La Niña.

Crédit photo: Kat Walraven/RRI