Nafooré FM ose parler des tabous pour changer les mentalités

30 September 2019
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Sur la voie principale de Kolda, une ville centrale de Haute-Casamance, au sud du Sénégal, aucune pancarte ni portail ne balisent l’entrée de la station de radio Nafooré. Cette modeste station, créée en 2013, a une large portée, couvrant 70 % de la région. Émettant sur la 89.7 FM, son signal va aussi loin qu’à la frontière avec la Guinée-Bissau, au sud, et la Gambie, au nord.

Dans la station, au bout d’un couloir sans lumière, une première salle rudimentaire sert de bureau au directeur de la station, Hamadou Hassy Gano. Calme et posé, l’homme a derrière lui tout un parcours journalistique au sein d’organes de presse de renom comme l’Agence de Presse Sénégalaise (APS) et l’Agence France Presse (AFP) dont il est le correspondant pour la zone Casamance, la Guinée-Bissau et la Gambie. Depuis 1993, il écrit pour les quotidiens locaux Le Sud et Le Soleil.

Grâce à un partenariat entre deux ONG, le Mouvement des Jeunes pour la Paix et l’Intégration (MJPI) et World Education, le journaliste engagé a créé une station qui dessert la région en diffusant des émissions sur la paix et le développement. Monsieur Gano explique l’approche de la station qui est ancrée dans des valeurs traditionnelles : « Nafooré est une radio portée par les préoccupations des communautés elles-mêmes. Ses débats publics sont en faveur de leur mieux-être, qu’il s’agisse de programmes sur les changements climatiques, la déforestation, la protection de l’environnement, les violences faites aux filles et aux femmes ou la malnutrition infantile. »

Pour accroître et mobiliser l’auditoire, le directeur et son équipe modifient la grille de programmation tous les trois mois. Cela permet de couvrir la grande variété d’enjeux sociaux et agricoles qui touchent les populations de la région de Haute-Casamance.

La station est fortement engagée envers son auditoire et utilise sa vaste portée pour débattre d’enjeux importants, y compris les tabous. Seyni Barry utilise son rôle de reporter pour promouvoir les changements au niveau des comportements et des mentalités ancestrales de l’auditoire. Elle est surnommée affectueusement « Badiène », une expression locale qui signifie « sœur de votre papa » ou « tante protectrice. » Madame Barry aborde le rôle de sensibilisation de ses auditeurs et auditrices du point de vue de son propre passé. Mariée à 14 ans, elle partage aujourd’hui régulièrement son histoire et milite contre le mariage précoce.

Le courage et le travail rigoureux de madame Barry lui ont servi lorsqu’elle était technicienne de surface à l’hôpital de Kolda, où elle devint rapidement assistante en ophtalmologie durant sept ans. Depuis l’ouverture de Nafooré, elle anime des émissions sur les enjeux des femmes.

« Badiène » exploite son expérience personnelle pour entamer les discussions sur les problématiques des femmes de la communauté. Elle veut éviter le mariage des enfants et la violence conjugale qui en découle. Elle aborde d’autres sujets importants. Elle explique : « Je travaille pour contrer la mortalité maternelle, un fléau dans la région, la malnutrition, les violences faites aux femmes, et bien sûr, les mariages précoces. Je cherche toujours une personne-ressource selon le thème de mon émission, et je reçois des coups de fil sur les ondes pour alimenter les débats. »

Audacieuse et n’ayant aucune crainte de parler de sujets tabous, elle invite les femmes à s’exprimer durant les tribunes téléphoniques sur des problèmes telles que la malnutrition infantile, les violences ou encore les mutilations génitales encore pratiquées sur le territoire.

Ces deux braves « porte-voix des sans voix » que sont madame Barry et monsieur Gano, parlent également d’agriculture à l’antenne, car les terres de cette région sont riches et prometteuses. Madame Barry ne doute aucunement qu’un retour à l’agriculture résoudra les difficultés sociales. Elle déclare : « Nous ne pouvons pas tous travailler dans des bureaux climatisés! Ici, la pêche est là, l’élevage. Il faut repartir sur des bases neuves grâce à un retour à la Terre pour un changement de comportement collectif. Chacun a son rôle à jouer ici, seulement, les gens l’ignorent. »

Ces deux animateurs rendent souvent visite à leurs auditeurs et auditrices pour les écouter. Madame Barry va vers les femmes dans leurs potagers non clôturés, discute avec elles de leurs enjeux. Ces conversations aident les agriculteurs et les agricultrices à trouver des solutions, et cela offre à ces radiodiffuseurs de nouvelles voix à diffuser à l’antenne.

Nafooré FM est une radio partenaire de Radios Rurales Internationales dans le cadre de son projet Voix de femmes à grande échelle. Grâce au financement d’Affaires mondiales Canada, RRI offrira de meilleurs services radiophoniques interactifs pour améliorer l’égalité de genre et la sécurité alimentaire à plus de sept millions d’agriculteurs et d’agricultrices d’exploitations familiales du Burkina Faso, du Ghana, du Mali et du Sénégal. Grâce à ce projet, Nafooré FM pourra poursuivre son travail de promotion de la libre expression des femmes.