Kenya : Des systèmes de « table banking » (variante de tontine) aident les femmes à acheter des terres (IPS)

14 Janvier 2019
A translation for this article is available in English

Il y a huit mois, Mary Auma et ses trois enfants vivaient dans une maison d’une pièce dans un quartier informel. La famille de Madame Auma est originaire de la localité agricole d’Ahero, dans la région de Nyanza, au Kenya. Pour gagner sa vie, elle achetait chaque jour de grosses quantités de lait qu’elle revendait pour un profit de 10 %.

Mais la vie a changé en mieux en février. Madame Auma a pu recueillir les 1 500 $ US nécessaires pour l’achat d’une acre de terre et de deux vaches. De plus, elle a pu amener ses enfants dans un quartier plus sûr.

Ces changements sont survenus après l’adhésion de Madame Auma à un groupe de tontine, il y a deux ans. Le « table banking » est une approche de financement qui tire parti du soutien social déjà présent au sein de communautés vulnérables. Des groupes de 15 à 30 membres cotisent chaque semaine dans une caisse communautaire gérée par eux-mêmes. Les membres fixent et s’accordent sur les règles. Elles décident quels membres de groupes doivent recevoir des prêts, et quelles sont les modalités de remboursement. Les membres des groupes dépendent et rendent ainsi compte les unes aux autres, ce qui génère des taux de remboursement élevés.

Madame Auma déclare : « Avec un lopin de terrain, je pourrais y vivre, élever des vaches, des poules, et cultiver des légumes derrière ma cuisine. C’est ce que j’ai toujours voulu, mais je n’avais pas d’argent pour démarrer ces projets. »

Même si les femmes peuvent posséder et acheter librement une terre au Kenya, moins de sept pour cent détiennent des titres fonciers. Elles jouent un rôle crucial dans l’agriculture de subsistance, mais éprouvent encore d’énormes difficultés à accéder à la terre et aux crédits. Cependant, face à la prolifération des banques informelles parmi les femmes rurales africaines, il leur est possible d’accéder à la terre.

Le « table banking », appelée banque villageoise dans certains endroits, devient populaire en Afrique.

Francis Kiragu est professeur à l’Université de Nairobi. Il déclare : « Vous avez besoin de garantie pour obtenir un prêt auprès d’une banque commerciale, et les femmes ne possèdent généralement pas de propriété. Elles sont par conséquent incapables d’obtenir un crédit pour acheter une terre. Le concept du « table banking » est très attrayant pour les femmes, car elles se prêtent mutuellement les fonds nécessaires pour l’acquisition d’une propriété. »

Irene Tuwei est membre du groupe de tontine Chamgaa à Turbo, une ville de la région de la vallée du Rift. Elle déclare : « Les femmes n’amassent plus de sous pour se les partager entre elles. Nous nous réunissons une fois par semaine et rien qu’en une séance, 24 d’entre nous peuvent cotiser jusqu’à 5 000 dollars. »

Depuis son adhésion au groupe il y a quelques années, madame Tuwei a acquis trois taxis motos, quelques vaches, poules, porcs et une charrue à bœuf. Elle récolte 80 sacs d’épis de maïs sur sa terre, et gagne 2 300 $ US à chaque récolte. Elle réinvestit une partie de cette somme dans son groupe de tontine. Elle compte également ouvrir une station d’essence près d’une autoroute où la circulation est dense.

Plusieurs banques contactent actuellement les groupes de tontine, et leur offrent des comptes et des prêts spéciaux à des conditions amiables.

Madame Tuwei déclare : « Autrefois, ces banques n’auraient jamais accepté nos demandes de prêt, car nous n’avions pas de biens à garantir lorsque nous faisions les demandes. Aujourd’hui, nous avons toutes les 24 pu acquérir une terre grâce aux prêts provenant des économies du groupe. »

Ces types de systèmes bancaires ont une importance particulière au regard des rapports alarmants de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture qui indiquent que la faim augmente dans le monde.

Selon le Rapport global de 2018 sur les crises alimentaires, le pire reste à venir. Les prévisions du rapport indiquent que la sécheresse pourrait aggraver l’insécurité alimentaire dans certains pays, dont le Kenya.

La propriété foncière des femmes est un élément essentiel de la lutte contre cette tendance.

Allan Moshi est un expert de la politique foncière en Afrique subsaharienne. Il affirme qu’à mesure qu’un plus grand nombre de femmes possèderont des terres agricoles, elles pourront utiliser leurs récoltes et leurs revenus. Il explique : « Il est important d’avoir un revenu, car cela augmente leur pouvoir d’achat. Les femmes rurales pourront alors acheter des denrées qu’elles n’ont pas, assurant ainsi la sécurité alimentaire de leurs familles. »

La présente nouvelle est adaptée d’un article intitulé « Kenyan Women Turning the Tables on Traditional Banking and Land Ownership, » écrit par Miriam Gathigah pour IPS News. Pour lire l’article original, cliquez sur : http://www.ipsnews.net/2018/10/kenyan-women-turning-tables-traditional-banking-land-ownership/