Sénégal : Les éleveurs de tilapias cherchent de nouvelles sources d’approvisionnement en alevins et en aliments

23 April 2018
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Abdoulaye Diop est assis sur le bord de son vivier au milieu d’un verger dégarni et défraichi. Silencieux et un peu perdu, il regarde parfois vers le ciel comme pour y trouver des réponses à ses nombreuses questions.

Il déclare : « C’est ma vie, une débauche d’efforts … Tout ça, c’est un vrai gâchis. »

Des viviers abandonnés, un étang vide, des traces de rouille sur le béton et aucune goutte d’eau dans les viviers. Le lieu est lugubre.

Abdoulaye Diop a 70 ans. Commerçant à la retraite, il s’est lancé dans la pisciculture il y a trois ans après avoir suivi une formation de six mois en France. Une subvention gouvernementale lui a permis d’acquérir un site pour élever du tilapia à Mboro, un village situé à deux heures de Dakar, la capitale sénégalaise.

Les ressources halieutiques diminuent, ce qui fait de la pisciculture une option intéressante pour des pays comme le Sénégal. Une étude menée en 2014 a conclu que la consommation annuelle de poissons était de 26 kilogrammes en moyenne par personne.

Monsieur Diop a construit trois viviers de 15 mètres cubes chacun, creusé un forage, et installé une pompe solaire pour alimenter les viviers et arroser les arbres fruitiers.

En 2016, l’Agence Nationale de l’Aquaculture du Sénégal a donné à monsieur Diop des alevins de tilapia pour ses trois viviers. Tous les quatre mois, il produisait 400 kilogrammes de poissons qu’il vendait sur le marché du village et aux grossistes. En huit mois, il avait gagné environ un million de FCFA, soit 1 900 $ US.

L’agence de l’aquaculture est un organisme public qui fournit des alevins aux débutant(e)s et aux petits pisciculteurs et piscicultrices. Plusieurs n’ont pas les moyens d’en acheter ni les capacités techniques pour en produire eux-mêmes.

Encouragé, monsieur Diop a investi une partie de son revenu dans la construction d’un second forage et d’un étang de 150 mètres carrés.

« J’étais heureux… et j’ai aussitôt préparé et fertilisé l’étang et mes bassins pour accueillir des alevins, » déclare-t-il amer. Mais il n’a finalement pas reçu d’alevins. Des problèmes administratifs survenus au niveau de l’agence ont bloqué la production et la distribution des alevins.

N’ayant pas d’alevins, monsieur Diop a arrêté sa production. Le forage est hors d’usage. Les batteries qui alimentaient les panneaux solaires sont tombées en panne faute d’entretien.

Il déclare : « Je voulais un site autonome en eau et en électricité pour réduire les coûts de production afin de rentabiliser rapidement le projet. Mais avec le manque d’alevins et sans eau et électricité maintenant, je ne peux plus continuer la pisciculture. Je suis au bout du rouleau. »

Mamadou Seck est un agriculteur et aviculteur accompli d’une soixantaine d’années. En 2014, il a démarré des activités aquacoles sur sa ferme de 32 hectares à Ndiar, dans la région de Thiès, à deux heures de Dakar.

Il élève essentiellement du tilapia dans un vivier de 3 000 mètres cubes, et produit 1 500 kilogrammes par cycle de production, soit tous les quatre mois, et ce, pour un revenu moyen annuel de cinq millions de FCFA (9 400 $ US).

Ce matin, il remplace un employé et nourrit lui-même les poissons.

Mais monsieur Seck a un autre problème, ses réserves d’aliments pour poissons.

Il déclare : « Regardez, quand je jette les aliments ils vont droit au fond de l’eau au lieu de flotter. C’est le signe qu’ils ne sont pas de bonne qualité. Et quand ça va au fond de l’eau, ça affecte aussi la qualité de l’eau et ce n’est pas bon pour les poissons. »

Lorsque les aliments se déposent au fond du vivier, les poissons ne mangent pas assez. Par conséquent, monsieur Seck doit utiliser une plus grande quantité, ce qui entraîne de grosses dépenses.

Il nourrit ses poissons le matin et le soir avec 10 à 15 kilogrammes d’aliments par jour. Un kilogramme d’aliments importés et de bonne qualité coûte 700 FCFA (1,30 $ US). Par conséquent, il dépense jusqu’à 315,000 FCFA (environ 600 dollars) chaque mois pour l’achat d’aliments pour poissons.

Pour faire des économies, il achète souvent des aliments locaux fabriqués par l’agence de l’aquaculture. Le kilogramme coûte 500 FCFA (environ 1 $ US), mais la qualité est moins bonne que ceux importés et ils ne flottent pas.

L’agence ne dispose pas d’extrudeuse, un outil qui permet de rendre des aliments flottants, ce qui est préférable pour les tilapias, car cela leur permet de se nourrir en surface.

Monsieur Seck est en train de construire une usine d’aliments pour poissons qui produira jusqu’à 5 000 tonnes par an. Il affirme que cela devrait suffire à approvisionner tous les pisciculteurs et piscicultrices du Sénégal.

Il a également des problèmes avec ses réserves d’alevins de poisson. Par conséquent, il est en train de construire une écloserie sur son exploitation avec l’appui technique de l’Agence Nationale de l’Aquaculture.

Abdoulaye Djiba enseigne à l’Université de Dakar et est spécialisé en élevage de tilapia et en fabrication d’aliments pour poissons. Il soutient que le développement durable du secteur aquacole passe par la réglementation et la disponibilité des aliments. Il ajoute : « Il est impossible de développer l’aquaculture sans régler le problème des aliments pour poissons. J’avais mis au point un aliment pour poissons fait uniquement à base de produits locaux tels que la farine de mil, des tourteaux d’arachides. Mais le défi reste la flottabilité. »

Monsieur Djiba encourage les sociétés privées à investir dans l’aquaculture, qui selon lui est une importante opportunité.

Photo: Mamadou Seck