Bénin : L’agriculture urbaine perd du terrain face au béton (Le Monde)

18 Septembre 2017
Une traduction de cet article est disponible en English

Vêtu d’un polo vert délavé et d’une casquette bleue, Charles Acapko, courbé, désherbe ses rangées de laitues. Ce maraîcher d’une quarantaine d’années fait partie de plus de 300 jardiniers qui exploitent un terrain de 15 hectares. Ce terrain appartient à l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar, aussi connue sous le nom d’ASECNA, située dans le quartier Houéyiho, à Cotonou, la capitale économique du Bénin.

Monsieur Acapko s’occupe de ses légumes qui donnent une vue directe sur l’aéroport international de Cotonou. L’éclairage de la piste illumine les rangées marécageuses de choux, de carottes, de betteraves et de concombres.

Il explique la situation : « Le domaine a été ouvert aux jardiniers en 1972. Nous étions au chômage et on a pu négocier avec l’Etat l’exploitation de la terre. »

Sa parcelle comporte trente rangées. Monsieur Acapko jette un coup d’œil sur ses cultures : les oignons et la laitue se trouvent d’un côté, et on trouve des carottes et plus de laitue de l’autre côté. Élevant la voix par-dessus le vacarme d’un aéronef qui s’apprête à atterrir, il déclare : « Nous n’avons pas beaucoup d’espace, c’est pourquoi nous associons les cultures. »

Cependant, l’agriculture urbaine perd du terrain à Cotonou. On ne trouve que 50 hectares de terres cultivées en ville aujourd’hui, de 263 hectares qu’on y trouvait en 1999. Au cours des 20 dernières années, la superficie des fermes urbaines a été rognée par l’urbanisation rapide et les nouvelles infrastructures. Les potagers situés derrière le palais présidentiel ont été rasés pour la construction de complexes hôteliers. Certains jardins ont été relocalisés en périphérie des villes, tandis que la superficie d’autres a été réduite.

Blaise Donou est spécialiste en gestion environnementale en milieu urbain à la Banque mondiale. Il affirme que, dans plusieurs villes africaines, l’insécurité foncière rend l’agriculture urbaine difficile. À Cotonou, explique-t-il : « l’aménagement du territoire n’a pas intégré l’accès au foncier pour l’agriculture urbaine. » Pourtant, déclare-t-il, l’agriculture urbaine peut contribuer à lutter contre l’insécurité alimentaire en ville.

Aujourd’hui, il y a 15 sites maraîchers à Cotonou. Avec ses 15 hectares, le site de Houéyiho est le plus grand de tous. Plus de dix tonnes de produits agricoles quittent le jardin chaque jour, et sont transportées vers les différents marchés de la ville. Il s’agit d’une importante contribution à l’économie de Cotonou.

Dame Rebecca vend des fruits et des légumes au marché Saint-Michel. Pour elle, ce potager urbain présente un avantage certain : « Il est proche du marché. En cas de besoin urgent, quand mon stock de légumes est fini, je peux rapidement aller m’en procurer sur place et revenir à mon étal. »

Cependant, le marché est souvent envahi par des produits moins chers venus des villes de l’intérieur du pays. Monsieur Acapko déclare : « Cela nous pose beaucoup de problèmes, car quand les produits venus d’ailleurs arrivent sur le marché, nous ne vendons plus. » Il ne gagne que 100 000 FCFA (180 $US) par mois.

Dans le jardin de Houéyiho, les maraîchers ont mis en place un système d’irrigation pour arroser leurs légumes. Monsieur Acapko partage une pompe avec un membre de sa coopérative. D’autres utilisent de vieux arrosoirs.

Contraints de cultiver sur un petit espace, certains maraîchers abusent de pesticides et d’engrais chimiques pour augmenter leurs rendements. Mais le sol n’a plus rien à leur offrir.

Pascal Tchékoun est un ancien spécialiste en maraîchage du centre régional pour la production agricole. Il encourage les maraîchers à alterner leurs cultures. Mais, il déclare : « Certains ne comprennent pas qu’il faut adapter les cultures au type de terre qu’on peut avoir en ville. Par exemple, sur le site de Houéyiho [composé à 40 % de marécages], on ne peut pas faire en saison pluvieuse des rangées de laitue. Elles seront inondées. »

Dans un jardin du quartier Akogbato, les maraîchers sont souvent confrontés aux inondations. Mais, ils suivent les conseils de Pascal Tchékoun et ses collègues. Au début de la saison pluvieuse, ils plantent de la canne à sucre, plus adaptée au sol détrempé.

Vers la fin de l’après-midi, au marché Saint-Michel, les clients commencent à affluer devant l’étal de Dame Rebecca. Certains rouspètent contre la flambée des prix. Mais, Mme Rebecca dit à un client potentiel : « Le tas de carottes est à 700 francs CFA¸ [1.25 $US], je ne peux pas faire autrement. » Le client finit par acheter les légumes. C’est ainsi que les maraîchers urbains de Cotonou survivent, au cœur de l’expansion des constructions en ciment dans la ville.

Le présent article est adapté d’un article intitulé « À Cotonou, l’agriculture urbaine perd du terrain face au béton » publié dans Le Monde. Pour lire l’article original (en français), cliquez sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/08/09/a-cotonou-l-agriculture-urbaine-perd-du-terrain-face-au-beton_5170638_3212.html

Photo: Charles Acakpo contemple son terrain innondé à Cotonou, Benin. Crédit: Hermann Boko